Jordi Savall & Le Concert des Nations – Mercredi 16 novembre 2016 CONCERT COMPLET

Mercredi 16 novembre 2016 à 20h30

Eglise Saint-Jérôme

CONCERT COMPLET

« Les goûts réunis »

Plongé au cœur de la musique ancienne depuis de nombreuses années, Jordi Savall n’a de cesse d’explorer traditions et territoires pour mettre « en évidence un héritage culturel commun infiniment varié ». A la tête de plusieurs formations clairement identifiées, sa mise en lumière de bien des aspects encore méconnus de plusieurs siècles de musique, a ouvert un vaste champ d’investigation.

Fervent partisan de l’entente des peuples, son action passe aussi par le métissage culturel et la confrontation à d’autres cultures. Du bassin méditerranéen à l’Amérique latine et centrale, des traditions hispaniques et sépharades à celles de nombreux autres pays, de lieux en portraits, c’est en « Artiste pour la Paix » qu’il fait revivre ce patrimoine musical riche et haut en couleur.

Il revient cette saison avec « Le Concert des Nations », ensemble plus spécialement tourné vers l’expression des « Goûts réunis » si caractéristique des époques baroque et préromantique. Entouré de ses fidèles musiciens auxquels viennent se joindre quelques autres instrumentistes chevronnés, c’est à un petit tour d’Europe qu’il nous convie.

 

Les Goûts réunis         

Ce programme bigarré, Les Goûts réunis, reflète l’une des recherches interprétatives que poursuit Jordi Savall. Avant d’en présenter le cadre général, en évoquer l’origine est nécessaire.

En 1974, Jordi Savall, alors âgé de trente-trois ans, fonde avec Montserrat Figueras et Hopkinson Smith son premier ensemble, Hespèrion XX : il y élargit le travail fait à l’ensemble Studio der frühen Musik que dirigeaient Andrea von Ramm et Thomas Binkley, tous deux professeurs à la Schola cantorum de Bâle et dont Jordi Savall avait été l’élève. En 1987, il crée un deuxième ensemble, La Capella Reial de Catalunya, voué à la musique espagnole (surtout vocale) renaissante et baroque, puis à l’art italien de la même période. Enfin, deux ans plus tard, naît Le Concert des Nations, ensemble instrumental (voire orchestre) qui ouvre son répertoire jusqu’à l’ère classique (Haydn et Mozart). Trois ensembles, pour trois répertoires distincts.

Avec ces ensembles, Jordi Savall brasse des chanteurs et des instrumentistes de toutes cultures et de toutes générations ; et il permet à de jeunes musiciens issus des hautes écoles de musiques du monde entier d’apporter leur pensée renouvelée de leur art et de leurs pratiques musicales. Cependant, au-delà de ces échanges intergénérationnels et interculturels, et dans une démarche qui entrelace musiques écrites et pratiques orales ethniques, il rayonne d’un profond projet humaniste : susciter la concorde entre les êtres humains, les peuples et les nations.

Le Concert des Nations tire son nom du célèbre recueil Les Nations (1726) de François Couperin (1668-1733) et dont les quatre parties (dites « ordres » : La Française, L’Espagnole, L’Impériale et La Piémontaise) indiquent l’ambition : présenter l’éventail de toutes les cultures musicales européennes. Avec sa visée panoramique, François Couperin annonçait l’esprit qui, deux décennies après, allait présider à L’Encyclopédie et permettre, en un coup d’œil, d’appréhender tous les savoirs disponibles. Plus largement, il inaugurait le siècle des Lumières, où la création artistique européenne fut si féconde. Les compositeurs des différentes nations participent alors de l’édification d’un nouvel humanisme. Avec cette réunion des goûts, le XVIIIe siècle résout un conflit esthétique majeur : la querelle qui, depuis Lully, opposait partisans du style français et du style italien. Le baroque tardif, si gorgé de théâtre, aboutit à un déploiement des identités nationales, que facilite la circulation des musiciens dans les États européens.

Ainsi, le compositeur Georg Muffat (1653-1704) écrit, tant la musique de Corelli, entendue en Italie, l’avait impressionné : « Lorsque je mêle des airs Français à ceux des Allemans et des Italiens, ce n’est pas pour émouvoir une Guerre : mais plustot préluder peut-être à l’harmonie de tant de nations, à l’aymable Paix. »

 

Comment mieux prêcher la réunion des goûts ?

Quant à l’intitulé de ce concert (Les Goûts réunis), il est un autre salut adressé à François Couperin. En 1724, ce dernier avait publié un recueil, Les Goûts-réunis, ou Nouveaux Concerts, qui comprenait dix « concerts », chacun incluant de quatre à onze pièces.

Cette musique de chambre avait été jouée, chaque dimanche, dans le cercle intime de Louis XIV, alors dans ses ultimes années.

Avec Le Concert des Nations et Les Goûts réunis, Jordi Savall convie François Couperin et le place à un point d’équilibre, entre la musique qui l’a précédé (Lully, Rosenmüller et Purcell) et celle qui l’a suivi (Rameau, de Hita et Boccherini). Dans tous les cas (sauf un : Antonio Rodríguez de Hita), l’œuvre de ces créateurs connaît une diffusion internationale. Tels Haendel et Scarlatti, certains mènent des carrières internationales, grâce auxquelles leur art rayonne dans le pays étranger où ils s’établissent et concilie les propriétés de leur sol natal et le sel de leur nouvelle patrie. Au XVIIIe siècle, ainsi aboutissent, pour la musique instrumentale alors en plein essor, une synthèse et un autre entendement des « goûts réunis ».

Ces « goûts réunis » ont influé sur la naissance de l’orchestre, singulière à chaque « nation ». L’orchestre italien, où imiter la voix est un modèle constant, se fonde sur les cordes, auxquelles s’ajoutent vents et percussions, tandis que le continuo accorde toute confiance aux claviers. Quant à lui, le style français recherche une grande clarté et s’illustre dans les pièces de caractère, souvent liées à la danse ; son identité remonte à Lully. L’orchestre français s’est d’abord construit autour du violon dans ses cinq dimensions (dessus, haute-contre, taille, quinte et basse) et autour d’une polyphonie à cinq voix ; puis, dans les fosses d’opéra, il a accueilli les instruments à vent selon des symboles codifiés (flûtes et hautbois pour le cadre idyllique ; cors pour la chasse ; trompettes pour la guerre), tandis que l’écriture rejoignait la norme polyphonique à quatre voix. Face aux cultures intellectuelles dominantes (l’Angleterre et son Enlightenment, la France et ses Lumières et les États germanophones et leur Aufklärung) qui menaient ces modernités, l’Espagne est en constant décalage, s’efforçant de rattraper son permanent retard.

Toutes les musiques que Jordi Savall a choisies pour ce soir accompagnent ce XVIIIe siècle rationnel au cours duquel s’édifie une société civile de bourgeois « éclairés ». Elle repose sur l’émergence d’un monde juridique impersonnel – Montesquieu développe le droit public, tandis que l’Italien Beccaria fonde le droit privé – et sur un libéralisme des idées comme de l’économie. En musique, cette « impersonnalité » se lit au travers des titres d’œuvres comme des mouvements : s’ils avaient constitué, à l’ère baroque, des galeries de portraits (de personnes, d’émotions), ils allaient désigner, à l’ère classique, des notions objectives et impersonnelles (comme des vitesses et des caractères d’expression).

 Ce texte a été rédigé par Claire Laplace, étudiante du département de culture musicale du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon, sous la responsabilité de Frank Langlois, musicologue.

Au programme
Jean-Baptiste Lully – Johann Rosenmüller
Henry Purcell – Jean-Philippe Rameau
Antonio Rodríguez de Hita – Luigi Boccherini

Interprètes;
Manfredo Kræmer, violon 1 & Mauro Lopes, violon 2
Angelo Bartoletti, viola da braccio
Balázs Máté, violoncelle – Xavier Puertas, violone
Luca Guglielmi, clavecin – Pedro Estevan, percussions
Xavier Díaz-Latorre, théorbe & guitare
Jordi Savall, viole de gambe & direction