QUATUOR EBENE – 11 décembre 2013

Mercredi 11 Décembre 2013 à 20H30
Salon rouge du Musée des Augustins

En quelques années, le Quatuor Ebène s’est imposé avec enthousiasme et dynamisme comme l’un des tous meilleurs quatuor à cordes, mais aussi comme l’un des ensembles les plus éclectiques et audacieux quant à son répertoire passant d’une œuvre classique à un arrangement de musique de film, ou d’une improvisation libre à une performance plus contemporaine, voire quelques incursions vers le jazz, la pop ou les musiques du monde. Derrière cette diversité apparente s’affiche une entente parfaite et un travail réalisé avec force, rigueur, bonheur et conviction par ces quatre jeunes musiciens, ce qui leur vaut un engouement particulier du public, des critiques élogieuses de par le monde et de belles récompenses discographiques.

« Un quatuor à cordes classique qui peut sans peine se métamorphoser en
un jazz-band »,
titrait le New York Times après une apparition sur scène du Quatuor
Ebène en mars 2009.

Au programme

A travers trois époques différentes et trois œuvres particulièrement significatives, le programme illustre de belle manière l’évolution du quatuor à cordes, forme considérée comme la plus noble de la musique de chambre.

 

 Quatuor à cordes en fa mineur op. 20 n° 5 de Joseph Haydn

 

Allegro Moderato – Menuetto – Adagio – Finale, Fuga a due soggetti

 

En 1772 paraissent les six « Quatuors du Soleil »*, opus 20. Alors au service du Prince Nicolaus Esterházy lui-même grand amateur de musique, Haydn a à sa disposition quelques très bons musiciens avec lesquels il peut se permettre d’expérimenter ses nouvelles compositions. Cet opus marque un tournant décisif dans l’écriture exigeante et complexe du quatuor à cordes, et dans l’évolution du style classique viennois qui vaudra à Haydn d’être considéré comme fondateur et innovateur dans ce domaine. Il restera attaché à l’évolution du quatuor tout au long de sa vie en écrivant pour ce répertoire plus d’une soixantaine d’œuvres.

A la recherche d’un équilibre parfait, Haydn développe tout particulièrement les premiers et derniers mouvements, inverse parfois l’ordre des morceaux dans un souci de corrélation entre tonalités majeure et mineure, renforce la qualité expressive des mouvements lents, joue sur les contrastes de nuances et introduit largement le style fugué d’une manière très élaborée principalement dans les finals. Même si le premier violon reste dominant, Haydn s’attache à individualiser chaque voix tout en perfectionnant la combinaison des quatre. Bien que conservant des aspects facétieux, spirituels et caustiques propres au compositeur et des emprunts à la musique populaire parfois teintés d’exotisme, cette série de quatuors révèle une tournure plus dramatique, empreinte de sérieux, de recherche et d’innovation.

 

Ecrit dans une tonalité mineure le quatuor n° 5, apparait comme le plus « sombre » de l’opus. Son déroulement en quatre mouvements équilibrés est en apparence de facture classique : forme-sonate pour le 1er, menuet suivi d’une sicilienne pour le mouvement lent et final fugué à deux sujets. Il présente toutefois quelques modulations audacieuses pour l’époque, des tournures mélodiques variées parfois originales, des jeux de nuances et de timbres, un travail contrapunctique très élaboré et une certaine intensité dramatique aux accents pré-beethovéniens qui démontre toute la maîtrise et l’habileté d’écriture de Haydn.

 

 

Quatuor à cordes n° 4 de Béla Bartók

 

Allegro – Prestissimo, con sordino – Non troppo lento – Allegretto pizzicato – Allegro molto

Entre 1908 et 1939 Béla Bartók composa 6 quatuors à cordes qui par leur caractère novateur et audacieux comptent parmi les plus belles et les plus importantes pages du compositeur. Si certains de ses prédécesseurs comme Bach, Beethoven, Liszt ou Debussy l’ont particulièrement marqué, l’exploitation des musiques populaires puisées et collectées dans le répertoire du folklore des pays d’Europe centrale et balkaniques, vont lui offrir un terreau extrêmement riche tant sur le plan mélodique que rythmique et harmonique. Le style très personnel de Bartók, complexe par sa diversité, va également s’enrichir au contact d’influences nouvelles qui surgissent dans le monde occidental dès le début du XXème siècle.

Sur le plan formel, Bartók cherche à innover tout en restant fidèle à un certain ordre classique. Il affectionne particulièrement les structures symétriques en « arche » (ABACA), avec réminiscences de motifs thématiques qui circulent dans les différents mouvements d’une même œuvre. Ce procédé peut parfois se combiner à une architecture musicale assise sur la section d’or.

Le rythme demeure un élément primordial, qui souvent s’appuie sur des cellules asymétriques  (rythme bulgare, roumain ou arabe) et des combinaisons audacieuses où les accents déplacés, les contrepoints rythmiques agissent comme un moteur dynamique d’une grande force vitale.

L’essentiel de son langage harmonique, qu’il veut affranchir de « l’hégémonie du système majeur-mineur », repose sur la dualité entre le diatonisme et le chromatisme, l’utilisation d’échelles pentatonique, dodécaphonique ou modale, le recours fréquent à la dissonance, l’abandon partiel de la tonalité au profit de la polytonalité et d’un système d’axes basé sur le cycle des quintes.

L’usage de glissandi, de pizzicati qui « claquent » sur la touche, l’attaque des cordes « sul ponticello » (près du chevalet) ou « col legno » (avec le bois de l’archet), l’emploi de la  sourdine, l’absence de vibrato, renouvèlent ainsi le matériau sonore et explorent des trames, des textures inusitées alors.

Le 4ème quatuor est à cet égard l’une de ses plus belles réussites.

L’architecture en « arche », le pouvoir expressif des thèmes – notamment l’évocation mystérieuse de la nature dans le mouvement central -, la richesse de la palette sonore, le contrepoint rigoureux, la dynamique tour à tour souple ou énergique en font une œuvre typiquement bartokienne. Ecrit à Budapest en 1928, il appartient à la dernière période de composition qui reflète et résume toutes les recherches, l’expérience et l’accomplissement du génie créatif du compositeur.

 

 

Quatuor à cordes en la Majeur opus 41 n° 3 de Robert Schumann

 

Andante espressivo -  Allegro molto moderato – Assai agitato – Adagio molto – Allegro molto vivace

 

Contemporain du quatuor avec piano opus 47 et du quintette avec piano opus 44, le 3ème quatuor à cordes opus 41 en la majeur composé en 1842, s’inscrit dans une période plutôt féconde et heureuse de la vie de Schumann. C’est aussi l’année qui inaugure la création de ses œuvres de musique de chambre. *

Surtout reconnu à cette époque comme critique musical, Schumann cherchait une certaine reconnaissance en tant que compositeur aux côtés de son épouse Clara qui jouissait déjà d’une grande notoriété en tant que pianiste. **

Pour se familiariser avec ce genre qu’il ose enfin aborder et qui occupe une place singulière dans son œuvre, il s’imprègne avec bonheur des quatuors de Haydn, Mozart, et Beethoven et se penche également sur les œuvres de Bach afin de se perfectionner dans l’art de la fugue et du contrepoint. Cette disposition d’esprit se retrouve dans l’équilibre des formes et des tempi proches de la structure classique, dans l’expression toujours lumineuse même dans les passages les plus graves, dans la maîtrise de l’écriture et la clarté de l’intention. Sans renouveler profondément le genre, Schumann y apporte sa touche personnelle, poétique et lyrique.

 

Jouant sur les contrastes, l’inventivité des motifs, la densité de l’expression tout en retenue des mouvements lents opposé à la jovialité et au dynamisme des mouvements rapides, le 3ème quatuor révèle ici une autre face du compositeur dans la manifestation d’un romantisme plus apaisé et serein.

 

* Schumann composa trois quatuors à cordes durant cette année et ne revint jamais à cette forme par la suite. Ceux-ci ont été dédiés à Mendelssohn.

 

** En août, Clara écrit dans son journal : « … Robert m’a fait la surprise de nombreux cadeaux. Mais ceux qui m’ont le plus transportée, ce furent les trois quatuors qu’il a fait jouer en mon honneur […]. Ma vénération pour son génie, son intellect, enfin pour le compositeur qu’il est, croît avec chaque œuvre ».

Interprètes
Pierre Colombet et Gabriel Le Magadure, violons
Mathieu Herzog, alto
Raphaël Merlin, violoncelle